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Notions et Techniques

La couleur #2 : petite histoire des pigments

29 avril 2019
histoire couleur

J’ai entamé il y a quelques temps une petite série d’articles sur la couleur, vous pouvez d’ailleurs d’ores et déjà (re)lire le premier, centré sur le lien entre couleur et linguistique. Aujourd’hui, j’avais envie de revenir un peu sur l’histoire passionnante qui se cache derrière les pigments et qui a, pour certains d’entre eux, longtemps eu une incidence sur l’utilisation que l’homme a eue d’eux (à travers la vie quotidienne et l’expression artistique).

Un peu d’histoire

Période préhistorique

On retrouve trace d’une utilisation des premiers pigments durant la Préhistoire : de nombreuses grottes (dont celle très connue de Lascaux) en sont des témoignages forts. Les couleurs de l’époque sont bien moins variées qu’aujourd’hui et consistent en des nuances d’ochres (terres jaunes à rouges ainsi que quelques pigments organiques), de rouge sombre (résines, baies, insectes broyés…), de noir (charbon de bois ou oxyde de manganèse) et de blanc (craie). Ces éléments étaient essentiellement mélangés à de l’argile ou du talc à l’aide d’un liant (de l’eau ou de la graisse).

couleurs préhistoire lascaux

Grotte de Lascaux. Source : https://education.francetv.fr

Période antique

Durant l’antiquité, de nouvelles couleurs font leur apparition, avec de fortes disparités selon les zones géographiques.

En Égypte, le bleu du lapis-lazuli et le bleu égyptien étaient fabriquées à partir de silice, de cuivre et de produits calcaires et nécessitaient de longues heures de cuisson. Cette dernière influait d’ailleurs sur l’intensité du bleu (de pâle à sombre) et permettait même, en dosant également différemment les proportions de cuivre et de sodium, d’obtenir le vert égyptien. D’autres nuances de vert étaient étaient obtenues à partir de malachite.

En Grèce, point de fabrication de bleu, tandis qu’à Rome, on le considère comme la couleur des barbares (en référence au guède ou au pastel avec lequel les Celtes et Bretons se peignaient le visage). A Rome, la pourpre a en revanche la côte, mais son prix (dû au 12 000 mollusques nécessaires pour teinter une toge) la réserve à l’Empereur et quelques nobles. A cette époque, on retrouve aussi le développement du rouge cinabre (le premier rouge brillant connu), qui viendra remplacer bien plus tard, au XVIIIème siècle, le vermillon élaboré par les Chinois près de 2000 ans avant les Romains. Ce vermillon était une sorte de rouge très opaque obtenu en chauffant du mercure et du sulfure.

Petit à petit, les Romains piochent dans les palettes grecque (peu développée) et égyptienne ; les meilleurs vestiges de ces intégrations aujourd’hui sont à admirer à Pompéi.

Intermédiaire (Aztèques)

Si on ne peut pas parler de Moyen-Âge pour les Aztèques, leur ère s’intègre dans cet ère d’entre Antiquité et Renaissance que l’on nomme ainsi en France & dans une grande partie de l’Occident. Ce peuple d’Ancien Mexique obtenait de magnifiques mosaïques turquoises à partir d’un mélange de turquoise et de jade (de teinte bleu-vert). Par extrapolation, on définit souvent la turquoise comme étant une nuance de bleu-vert, pourtant, la turquoise seule est bien une teinte appartenant à la gamme des bleus.

Renaissance

A la Renaissance, les italiens développent les pigments de « terre » (on pense aux belles Terres et Ombres de Sienne) en brûlant des pigments terreux. A l’époque, la peau est représentée en utilisant la terre verte. Ils créent également le jaune de Naples (qui sera interdit plus tard à cause de la présence de plomb).

Une autre évolution importante fait son apparition durant la Renaissance : la synthétisation du bleu outremer. Si le lapis-lazuli donnait un très beau bleu et était jusque là utilisé, il restait très cher (car importé d’Afghanistan) et non dépourvu d’impuretés. Sa noblesse en avait cantonné l’utilisation artistique aux représentations de la Vierge Marie. Avec le développement du commerce puis de la chimie, le bleu outremer (qui puise son nom de son origine lointaine) est synthétisé et devient de plus en plus utilisé, avant d’être concurrencé par le bleu de Prusse et le bleu de Cobalt.

Au XIXème siècle, on peut constater un réel essor des pigments avec l’émergence du cadmium, qui augmente leur durabilité ainsi que leur opacité et vient remplacer par exemple le jaune de Naples. C’est aussi l’émergence des couleurs organiques comme la quinine, qui donne le mauve (ce qui explique son utilisation massive par les femmes de l’ère Victorienne). L’alizarine crimson (présente sur toutes les palettes de couleurs des débutants) fait également son arrivée, tandis que les couleurs à base de fer (couleurs dites « de Mars« ) se développent et offrent une belle palette de bruns, rouges, jaunes et même de noir.

Époque contemporaine

Aujourd’hui, la palette d’un artiste comporte souvent :

  • des tons de terre : ochres, siennes, ombres et couleurs de Mars
  • des couleurs traditionnelles : cobalt, cadmium, titanes et outremer
  • des couleurs modernes : phtalo (qui a remplacé avec brio le bleu et le vert égyptiens), quinacridones, pérylènes…

En matière de design, d’art et même de mode, ©Pantone s’est imposé comme LA référence en matière d’inventorisation des couleurs, qui sont à présent toutes reproductibles et tellement nombreuses qu’il n’est pas rare de peiner à différencier deux nuances proches. Des nuances très précises ont été déposées sous référence ©Pantone par des marques (telles que le rose Barbie ou le rouge Louboutin).

Source : Pixabay

Anecdotes

Des couleurs… dangereuses !

De nombreuses couleurs ayant été créées à partir de zinc ou de plomb, elles ont été interdites par la suite pour cause de toxicité. Saviez-vous par exemple que la démence dont souffrait Vincent Van Gogh était très certainement liée à son utilisation massive du jaune ?

De même, le vert émeraude (hautement toxique car produit à partir de cuivre aceto-arsenic) serait à l’origine de la mort de Napoléon, dont la chambre de la prison de Sainte-Hélène en était tapissée.

Des couleurs issues de la nature… ou presque !

Les plantes ont offert également de belles teintes, comme la violette (violet), la garance (rouge) ou le pastel (un célèbre bleu qui enrichit incroyablement les comtes toulousains et occitans).

Plus insolite, connaissez-vous le brun de momie ? Dit aussi « caput mortuum », ce violet tirant très fortement sur le brun (j’aurais plutôt tendance à dire « brun tirant sur le violet », personnellement) proviendrait, selon certaines sources, des crânes pillées dans les catacombes romaines et les sarcophages égyptiens. Il est pourtant plus probable que cette nuance soit simplement le résultat de sels de fer cuits jusqu’à l’état de braises (qui étaient utilisés dans les pratiques d’embaumement).

Des couleurs très personnelles

Les artistes développent parfois de nouvelles nuances, à l’image d’Yves Klein, dont le bleu (une nuance d’outremer) fait aujourd’hui référence (sous le nom IKB pour International Klein Blue).

Bibliographie intéressante

  • Simon Jennings – Artist’s Color Manual : A Complete Guide to Working with Color (2003)
  • Michel Pastoureau – Bleu : Une Histoire de la Couleur (Editions Seuil, 2000) ;
  • Michel Pastoureau – Noir : Une Histoire de la Couleur (Editions Seuil, 2008)
  • Michel Pastoureau – Vert : Une Histoire de la Couleur (Editions Seuil, 2013)
  • Michel Pastoureau – Rouge : Une Histoire de la Couleur (Editions Seuil, 2016)



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