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Notions et Techniques

La couleur (#1) : une affaire de linguistique

1 février 2019

Dans le cadre du projet créatif sur lequel je travaille depuis quelques semaines (et que j’ai véritablement commencé à creuser la semaine dernière) et que je vous dévoilerai probablement fin février, j’ai eu envie de consulter toute une littérature sur la couleur, afin d’en apprendre davantage et, bien évidemment, de nourrir au maximum ce projet.

N’étant pas en France et ne souhaitant pas avoir une énorme pile de livres à déménager, j’ai dû faire avec ce que j’avais sous la main (la bibliothèque municipale) et ce que je pouvais trouver sur le web (de très nombreuses sources). J’ai néanmoins pris note de nombreux ouvrages pour mon retour en France et vous concocterai à la fin de chaque article une petite bibliographie (parce qu’étant donné le volume de connaissances accumulées depuis un mois, j’ai décidé de vous en parler à travers au moins trois articles).

Pour celui-ci je vais me concentrer sur le lien entre couleur et langue. Pour le deuxième je souhaite me pencher sur l’histoire des pigments (vraiment passionnante), qui a eu une influence énorme sur la façon dont nous utilisons et percevons la couleur à travers les siècles (et le Monde). Mon troisième article abordera question du symbolisme en matière de couleur, concept sur lequel se basent différents domaines (marketing, art, design, chromathérapie, psychologie…).

Percevoir la couleur

De même que le chat possède une vision essentiellement en nuances de gris, l’œil humain peut discerner plusieurs millions de couleurs, mais sa perception évolue grandement d’une civilisation à l’autre : les Japonais, par exemple, distinguent bien mieux les nuances de rouges et de blancs que les Occidentaux. Certaines tribus distinguent une très grande quantité de teintes vertes, mais très peu concernant le bleu.

On peut trouver un écho à ces différences en se tournant vers la linguistique. Certaines des populations possèdent en effet de nombreux mots pour décrire certaines couleurs (le vocabulaire est alors très précis en fonction des nuances) mais très peu pour d’autres. En Breton, il n’existe par exemple qu’un mot pour décrire l’ensemble des nuances de vert et de bleu (qui sont les tons de la mer : glas) ; il y a bien gwer pour le vert, mais seulement pour le domaine artistique et désigner des objets, pas pour la nature. En Grec, en Chinois et en Islandais anciens (parmi d’autres langues anciennes), il n’existait même pas de mot pour définir le « bleu ». C’était par ailleurs une couleur également absente du vocabulaire des Romains. Dans leur cas, cela s’explique par la perception symbolique négative qu’ils avaient de cette couleur (celle des barbares et des dépravés), mais j’y reviendrai de manière plus poussée dans un prochain article.

Définir la couleur

Les différences linguistiques pour définir les couleurs sont particulièrement intéressantes. On ne sait pas si la langue a évolué en fonction de la perception, ou si au contraire la perception deviendrait plus fine en l’existence d’un vocabulaire riche pour désigner les couleurs : à ce sujet, deux approches se distinguent.

Pour les relativistes, le langage détermine la perception. Cette dernière aurait une influence sur notre représentation d’un « espace conceptuel de couleurs ». Les universalistes soutiennent au contraire l’hypothèse selon laquelle il existe 11 catégories basiques de couleurs (noir, blanc, rouge, jaune, vert, bleu, brun, gris, violet, orange et rose) qui seraient communes à toutes les langues et qui dépendraient essentiellement de nos mécanismes perceptifs (cette thèse se base sur l’étude de 110 langues de pays non industrialisés). Cependant, ces deux thèses ont fini par s’essouffler au cours de la dernière décennie au profit de nouveaux axes de recherche.

Personnellement, j’aimerais croire qu’une langue se construit en fonction de son environnement. Il me semblerait logique qu’un peuple vivant en pleine forêt possède un vocabulaire très riche pour décrire les différents tons de vert observés, de même qu’un peuple du désert possède un mot précis pour chaque nuance de terre ou d’ocre l’entourant. La réalité scientifique et cognitive est beaucoup plus complexe que cela.

Notre lecture des couleurs se basant sur le travail de 3 cônes (un pour les couleurs proches de la gamme des bleus, un pour celles de la gamme des verts, et un pour les rouges), les chercheurs étudient (entre autres) minutieusement l’influence d’un environnement sur le fonctionnement de ces cônes. Par exemple, le soleil plus fort en région équatoriale pourrait accentuer le phénomène de vieillissement de ces derniers et donc modifier la perception de certaines couleurs (ce qui expliquerait la dominance du bleu-vert dans certains langages, voire la difficulté à distinguer le bleu du vert). Cette perception modifiée pourrait avoir une influence sur le vocabulaire de certaines régions. Inversement, l’absence ou disparition de certains qualificatifs pour les couleurs pourraient aussi nuire à leur distinction (comment reconnaître ce pour quoi on ne possède pas de mot ?). Quand je vous disais que le sujet était complexe…

La richesse de la langue française

En Français, on possède différents niveaux de qualification des couleurs. Tout d’abord, nous en distinguons 11 (pas les très jeunes enfants, qui se contentent de 5 en général), les mêmes que celles citées dans le paragraphe précédent. On distingue des couleurs primaires (bleu, jaune, rouge), des couleurs secondaires (vert, orange, violet) et de nombreuses couleurs tertiaires (résultant du mélange d’une couleur primaire et d’une couleur secondaire).

À cela, nous ajoutons des adjectifs descriptifs (créés soit par métonymie en référence au colorant ou à un élément naturel, soit en référence à une marque ou à un artiste, soit par des designers… ).  Ils sont parfois employés directement en tant que nom (un mauve profond, un beau turquoise…).

  • rouge : écarlate, bordeaux, de garance, indien, cerise, magenta, tomate, brique, carmin, cramoisi, grenat, rubis, lie-de-vin, sang, vermeil, coquelicot…
  • bleu : outremer, marine, ciel, pastel, Klein, turquoise (ou persan), indigo, cyan, céruléen, azur, canard, nuit, roi, pétrole, saphir, Majorelle, lapis-lazuli…
  • vert : émeraude, pomme, olive, kaki, sapin, bouteille, céladon, tilleul, avocat, chartreuse, citron (lime), menthe, pistache, vert-de-gris, de jade, absinthe, anis…
  • jaune : citron, miel, or, blé, canari, moutarde, soufre, paille…
  • rose : rose fuchsia, rose bonbon, framboise…
  • violet : prune, améthyste, aubergine, pourpre, héliotrope, lavande, lilas, orchidée, parme, pervenche…
  • blanc : cassé, beige, coquille d’œuf, écru, sable, crème, neige, ivoire, mastic…
  • marron : chocolat, café, caramel, cuivre, bronze, fauve, noisette, rouille, taupe, acajou, sépia, brun…
  • orange : vermillon, carotte, citrouille, corail, saumon, abricot…
  • noir : charbon, ébène, d’encre, de jais, réglisse…
  • gris : souris, de Payne, acier, perle, anthracite, ardoise, plomb, tourterelle…

Enfin, d’autres termes sont directement hérités des noms donnés aux pigments qui ont permis de les créer (bleu de Prusse, jaune de Naples, jaune de Mars, bleu de phtalo, vert viridien, marron de Van Dyck, caput mortuum, blanc de Chine, rouge vénitien, orpiment, terre de Sienne, ombre, rouge pozzuoli, ocre, bistre…). Mais patience, ça sera l’objet du prochain article !

En somme, une diversité d’appellations pour une diversité de teintes ! On ne spécifie pas toujours, car finalement un bleu marine est avant-tout un bleu, mais je trouve ça chouette pour ma part d’essayer de préciser au maximum une perception, et d’apprendre à reconnaître davantage de nuances. Nouvelle habitude que je vois beaucoup et qui m’intéresse bien, dans le cadre d’un projet créatif : inventer un nom aux couleurs en fonction du ressenti, du contexte de la perception, de ce qu’elle nous évoque. Qu’en dîtes-vous ?

Bibliographie

Pour aller plus loin sur le lien entre couleur et langue et sur la perception des couleurs, voici quelques références.

Livres

  • J. W. Goethe : Le Traité des couleurs (1810)
  • Johannes Itten : The Art of color (1961)
  • Michel Blay : La Conceptualisation newtonienne des phénomènes de la couleur (1983)

Sites et documents web

J’espère que cet article vous aura intéressé. Si vous avez d’autres exemples linguistiques ou anecdotes en tête, n’hésitez pas à les partager !




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    Aurélia - Tripinthecity
    1 février 2019 at 21 h 48 min

    Ton article est vraiment passionnant, pédagogue sans être trop technique. J’ignorais que la perception des couleurs diffèrent selon les peuples. J’ai hâte de lire les prochains articles 🙂

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      parenthesecitron
      4 février 2019 at 20 h 58 min

      Merci beaucoup, je suis ravie que le sujet t’intéresse et que le contenu de cet article t’ait plu ! Les prochains articles seront pour courant février et mars 🙂

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    Ornella
    7 février 2019 at 17 h 08 min

    C’est marrant, c’est un sujet qui me passionne. J’adore parler, entendre parler et lire au sujet des couleurs.

    • Réagir
      parenthesecitron
      7 février 2019 at 17 h 37 min

      Je me suis rendu compte pour ma part que l’intérêt que je portais à la couleur, au moment d’acheter du matériel artistique par exemple, prévalait largement sur mon envie de m’en servir (j’adore collectionner les feutres, les crayons, l’aquarelle, j’ai eu aussi des pastels, des encres, des papiers et des stylos de toutes les couleurs par le passé). J’ai passé une partie de décembre et tout le mois de janvier à apprendre et apprendre et apprendre, à présent j’ai davantage envie (et l’idée) d’aller vers une application plus concrète de toutes les connaissances accumulées 🙂

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